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Théâtre
Damien Bouvet, focus réussi sur un artiste hors du commun
05 décembre 2019 | par  Mathieu Dochtermann

Damien Bouvet (cie Voix-Off) est un artiste singulier, qui se nourrit de techniques de clown, d’un travail sur le geste et sur les objets, pour créer un univers déroutant, sensible, évocateur, à fleur d’émotion. Le Mouffetard – théâtre des arts de la marionnette à Paris lui consacre actuellement un focus, jusqu’au 18 janvier 2020, et a programmé à cette occasion notamment Le poids d’un fantôme et Passage de l’Ange (en partenariat avec le Samovar de Bagnolet). Deux occasions de découvrir une expression artistique originale et dé(t/c)onnante, traversée d’une immense tendresse, de poésie et d’une naïveté désarmante.


Le poids d’un artiste

Damien Bouvet, c’est un acteur de formation classique qui a croisé le clown et Philippe Genty, qui a exploré les spectacles muets avant d’accepter de réintégrer le texte, qui a longtemps arpenté les territoires de l’imaginaire enfantin pour plonger plus directement dans les émotions et jouer avec l’essence même de ce qui fait l’humain. Un grand bonhomme à la voix grave, à l’oeil malicieux, au sourire facile. Un tonton bienveillant susceptible de se mettre en tutu avec un nez rouge à n’importe quel moment, pour mieux aller décrocher les étoiles.
L’univers artistique qu’il s’est construit n’est semblable à aucun autre. Il est avant toute chose très poétique et sensible : faisant fi de toute vraisemblance et de tout réalisme, il est une invitation immédiate et constante à dériver, à lâcher résolument la barre rassurante de la logique pour flotter sur les mers plus ou moins calmes des émotions primaires, celles qui nous traversent de 7 à 77 ans, et au-delà.
Cette expression artistique, elle va chasser sur beaucoup de terres, pour en rapporter à chaque fois le plus sensible, ce qui dit la fragilité et l’impermanence de l’être, mais aussi ce qui change, ce qui évolue, ce qui fait grandir, malgré les peurs et les inconforts. C’est, en somme, un théâtre de l’humain, qui va chercher si loin dans l’intime, en se cachant sous les parures de la légèreté et de la bouffonnerie, qu’il s’adresse virtuellement à tous les publics... (...)

 

Jouissances de l’ange iconoclaste
... Passage de l’ange, à l’inverse, s’adresse résolument à un public adulte… raison pour laquelle ce spectacle se double d’une version spécialement destinée au jeune public, intitulée L’ange pas sage.


Il s’agit de convoquer ici un personnage beaucoup plus clairement identifié, de façon à travailler sur l’imaginaire collectif qu’il traîne à sa suite : un ange tombé du ciel (à grand bruit), possiblement déchu, partiellement amnésique, qui a la liberté d’un clown et l’expérience de millénaires d’allers-retours avec la Terre pour y porter les annonces du Ciel.
Le personnage est tout à la fois intemporel, du fait de cette inscription dans des archétypes multiséculaires, et totalement de son époque : messager uberisé d’un paradis rebaptisé La Plateforme, avec ses managers dépourvus d’empathie et ses anges-prolos, le personnage est tout en contradiction. Mi-ange mi-démon, ni masculin ni féminin, pas vraiment d’ici mais rejeté par l’Ailleurs, il n’aspire, finalement, qu’à un peu de liberté, sans doute aussi à un peu d’amour.


Point de marionnette ici, ou si peu, quand le personnage nous explique être un amuseur doté de plus d’un tour dans son chapeau, et nous en offre quelques démonstrations. Mais l’objet est tout de même central, l’objet-costume qui transforme le corps, le prolonge, trouble les signes et les frontières, place le personnage dans une zone d’étrangeté où il échappe d’office aux normes et aux assignations. On est, techniquement, bien davantage sur le clown, avec une forte dimension théâtrale, une histoire à peu près linéaire même si affranchie de tout souci d’imiter le réel.


Mais, évidemment, on le sait, « Par-delà la vraisemblance, l’art est la vérité dévoilée – la contre-illusion. » (Gilbert Choquette). Plus Damien Bouvet s’enfonce dans le délire d’un ange affranchi qui se rêve en rock-star, plus il approche la vérité de l’humain adulte – cet être qui se donne des airs supérieurs mais dont les aspirations sont fondamentalement celles d’un éternel enfant.


Un spectacle férocement drôle, mais également profond, qui touche à la substance dont est fait l’humain.
Un spectacle libre, qui touche d’autant plus profondément qu’il abolit la réalité.
Un grand artiste, à découvrir urgemment !